Juin 2020

Magie numérique

Partager sur

Voir tous les thèmes du mois

Durant le confinement, le numérique a su palier en partie à notre enfermement avec beaucoup d’efficacité. Cet outil magique a permis notre dématérialisation pour la réalisation de quantité d’événements : réunions virtuelles, conférences, éducation, consultations, télétravail, achats, démarches administratives...

Nous avons pu continuer malgré tout, en prenant d'autres habitudes. Mais il ne faut pas perdre de vu que l'utilisation d’internet a un prix, celui des émissions de gaz à effet de serre. Pour stocker nos données, il faut des serveurs qui demandent beaucoup d' énergie. Mais le pire est sûrement le bilan carbone de la fabrication de ces outils numériques devenus indispensables. Alors, internet tue-t-il aussi la planète ? La question mérite d'être posée car elle est capitale. 

Dans la thématique : 

L'impact de la pollution numérique
Climat : l'insoutenable usage de la vidéo en ligne
La face cachée du numérique

En vidéo ce mois-ci Lola VIROLLE nous présente Makesense TV

 

Une  vidéo réalisée par Philmotion

Parole d’expert

Frédéric Bordage
Frédéric Bordage
Frédéric Bordage est l’expert français du numérique responsable et de la sobriété numérique. Depuis quinze ans, il anime le collectif GreenIT.fr et aide de grandes organisations privées et publiques à faire de la low-tech et de l’écoconception des axes d’innovation et de performance. Il est l’auteur des ouvrages et études de références, notamment, pour les plus récents, « Sobriété numérique : les clés pour agir » chez Buchet-Chastel (2019), « Ecoconception web : les 115 bonnes pratiques » chez Eyrolles (2012-2019), et « Empreinte environnementale du numérique mondial » (2019).
1
Avec le confinement, les usages numériques ont explosé...

Pendant le confinement, deux changements ont eu lieu.

Au lieu de travailler devant notre ordinateur au bureau, nous travaillons devant notre ordinateur à la maison. Si cela change nos habitudes, pour l’environnement cela revient au même.

L’usage des réunions - audio et vidéo - à distance et même les formations à distance s’est intensifié. La consommation plus importante de bande passante n’ajoute que très peu d’impacts environnementaux supplémentaires. En revanche, cela fait tellement de trajets domicile-travail en moins que les scientifiques ont noté la plus forte baisse des émissions anthropiques de GES depuis la seconde guerre mondiale.

2
Quels impacts environnementaux autour de ces usages qui vont perdurer ?

On peut raisonnablement estimer qu’une part de télétravail devrait encore perdurer pendant de long mois.

Dans toutes les études que nous menons, que ce soit à l'échelle du numérique mondial [1], du système d'information d'une entreprise [2], d’un salarié, ou d'un service numérique [3] : 2/3 à 3/4 des impacts environnementaux du numérique sont concentrés dans la fabrication des appareils, notamment ceux utilisateurs (smartphones, ordinateurs, etc.). Le reste est lié à production de l'électricité.

L’augmentation de la consommation de bande passante internet n'augmente pas significativement notre empreinte numérique car le réseau et les équipements que nous utilisons sont déjà fabriqués. Et nos box étaient déjà allumées toute la journée.

Il n’y a donc pas d’augmentation des impacts liés au numérique. En revanche, il y a une baisse significative des émissions de GES liées aux déplacements professionnels.

3
Si on se préoccupe de son empreinte numérique, quels sont les points de vigilance majeurs ?

Puisque 3/4 des impacts sont liés à la fabrication, l'enjeu numéro un c'est d’atteindre l’objectif "moins d'équipements qui durent plus longtemps". Il faut donc éviter de se suréquiper et faire durer nos appareils existants, via la réparation et le réemploi notamment. C’est l’enjeu numéro un. Si vous y parvenez, vous avez fait 60 % du chemin.

Le deuxième enjeu critique, c’est de ne pas avoir à mettre à jour l’infrastructure, notamment réseau, et dans une moindre mesure les centres informatiques. La 5G est inutile si nous adoptons une posture de sobriété numérique [5]. Il s’agit simplement de se montrer raisonnables dans nos usages "mobiles" quotidiens et de ne pas laisser proliférer les objets connectés, souvent peu ou pas utiles. En terme d’usage, il faut par exemple arrêter d'écouter des vidéos Youtube en 4G (j'ai bien écrit "écouter des vidéos").

Concernant nos déchets électroniques, les points de collecte réouvrent progressivement. En attendant de pouvoir y accéder, il ne faut pas céder à la tentation de jeter nos vieux équipements numériques dans la poubelle pour s’en débarrasser plus vite. Les déchets électroniques (DEEE) sont parmi les plus toxiques que fabriquent les êtres humains. Ils doivent absolument être dépollués dans les règles de l’art. Soyez patients et stocker les en attendant de pouvoir les apporter à un point de collecte agréé [4]

Allumées 24 h  / 24 et 365 jours par an, les modems DSL / fibre et les boîtiers TV consomment jusqu'à 150 kWh par an, soit la consommation annuelle de 5 ordinateurs portables au bureau (220 jours x 8 heures). C’est aberrant car cela revient à laisser la lumière ou le robinet d'eau ouvert en permanence. Pour faire des économies d’électricité, on peut prendre la bonne habitude d’éteindre ses box (modem et boîtier TV) lorsqu'on ne s'en sert pas, la nuit notamment.

Enfin, une majorité de foyers français n'utilisent plus la TNT alors qu’ils y ont accès. Ces foyers doivent prendre conscience qu’ils ont les mêmes impacts environnementaux que Netflix, la VoD ou le streaming. Regarder la TV depuis une box, c’est faire du streaming. Nous avons la chance d’avoir la TNT HD en France, il faut la privilégier dès que c'est possible.

4
Quels comportements adopter ?

En tant qu’individu, la clé c’est d’adopter une posture globale de sobriété, c'est-à-dire de (re)devenir raisonnables et responsables dans nos usages numériques. Pour accepter ce changement, il faut prendre conscience que le numérique est une ressource critique, non renouvelable, qui, au rythme actuel, sera épuisé dans 30 ans [6]. Au-delà de la préservation de l’environnement, la sobriété numérique est une nécessité pour garantir la résilience de l’humanité face à l’effondrement en cours, car nous somme totalement dépendants de cette ressource. D’une part, sans numérique, nous aurions beaucoup de mal à coordonner et gérer le pays et les nations entre elles. D’autre part, nous avons besoin de cette ressource pour relever les grands défis du 21e siècle.

En tant que concepteur de services numériques nous devons concevoir des services numériques sobres et responsables, qui s’appuient autant sur de la low-tech que de la high-tech. Avec notre approche d’écoconception facteur 4, nous démontrons depuis 10 ans à la fois que c’est possible, mais surtout que c’est un axe majeur d’innovation et de compétitivité.

5
Si achat incontournable, quelle stratégie d'acquisition de matériel ?

L’ordinateur le plus « vert » est celui qu’on ne fabrique pas. Il faut donc privilégier le matériel reconditionné pour donner une seconde vie à des équipements fonctionnels. D'une part ces équipements sont assortis d'une garantie légale de 6 mois lorsqu'ils sont vendus par un professionnel. D'autre part, même ayant déjà servi, un ordinateur de gamme professionnel est bien plus fiable et durable qu'un ordinateur grand public neuf.

Avec d’autres acteurs tels que HOP (Halte à l’Obsolescence Programmée) et Les amis de la terre, GreenIT.fr agit depuis plus de 10 ans auprès des pouvoirs publics pour les inciter à favoriser le développement d’un marché de l’occasion des biens numériques. Paradoxalement, nous n’avons pas peur de rouler dans des voitures d’occasion (il y a pourtant un risque vital), mais nous avons peur d’acheter un smartphone d’occasion. Les pouvoirs publics doivent créer un climat de confiance, en encadrant mieux le reconditionnement et le réemploi.

Si on tient absolument à acheter un équipement neuf, il faut privilégier un appareil écolabellisé. Il n'y a que 3 écolabels, donc c'est simple : EPEAT, TCO Certified, et Blue Angel. Les deux premiers couvrent pratiquement tous les types d'appareils. Le dernier est utilisé pour les imprimantes et le papier. On peut aussi ajouter FSC pour le papier. Surtout, oubliez tous les autres écolabels.

6
Des conseils aux Parisiens (peut-être pas nécessaire car il n'y a probablement pas de spécificités parisiennes hormis une population urbaine/plus aisée/plus connectée...)

Paris regorge de startup et d’acteurs du développement durable. Il est urgent de les aider à travailler ensemble pour s’assurer que le numérique soit un outil au service de la résilience de l’humanité et non ce qui précipitera notre chute. Les startup de la tech se comportent comme des Hommes de Cro-Magnon du numérique qui découvrent le feu. Plutôt que de l’utiliser pour éloigner les prédateurs, elles allument actuellement de gigantesques incendies (4K, 5G, Big Data, IA, etc.).

Leur conception déraisonnable des services numériques va nous priver de cette ressource lorsque nous en aurons vraiment besoin pour nous soigner, transmettre notre culture, assurer notre survie, etc. Paris doit redevenir la ville lumière. Elle peut éclairer le monde en mettant en place le terreau de la rencontre entre numérique et environnement.

 

Sources :

[1] Empreinte environnementale du numérique mondial, GreenIT.fr, octobre 2019, http://www.greenit.fr/empreinte-environnementale-du-numerique-mondial/

[2] Etude We Green IT, WWF France, octobre 2018, https://club.greenit.fr/WeGreenIT2018.html

[3] Livre blanc Green Concept, écoconception numérique, février 2020, https://www.greenit.fr/2020/03/10/ecoconception-numerique-un-guide-de-4…

[4] qu’on peut trouver sur https://www.ecosystem.eco/fr/recherche-point-de-collecte

[5] Sobriété numérique : les clés pour agir, Frédéric Bordage, Buchet Chastel, septembre 2019

[6] Le numérique est une ressource critique, Frédéric Bordage, GreenIT.fr, septembre 2019 (https://www.greenit.fr/2019/09/17/le-numerique-est-une-ressource-critique/) et Le numérique est une ressource non renouvelable, Frédéric Bordage, GreenIT.fr, août 2019, (https://www.greenit.fr/2019/08/27/le-numerique-est-une-ressource-non-renouvelable/)

Dans la Thématique, voir aussi :

L'impact de la pollution numérique
Climat : l'insoutenable usage de la vidéo en ligne
La face cachée du numérique

Ils agissent
Comme eux, nous pouvons tous être Acteurs du Paris durable par nos actions qu'elles soient modestes ou plus importantes !