#99 - Juin 2021

L'Art et l'Environnement

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đŸŽ„Â đŸ–Œ L'art peut-il influencer les consciences ?Â đŸŽŒÂ  đŸ€ĄÂ 

Peinture, sculpture, musique, thĂ©Ăątre, cinĂ©ma, littĂ©rature... Quel rĂŽle peut jouer l’art dans les prises de conscience et la sensibilisation du public pour les causes environnementales ? Et surtout peut-il aider au passage Ă  l'action ? Telle sera la question que l'on se posera, en ce mois de juin, avec François Ribac et Eliane Le Van Kiem 

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En vidĂ©o ce mois-ci, la compagnie Corossol đŸ€Ą avec Eliane Le Van Kiem  

đŸŽ„Â VidĂ©o rĂ©alisĂ©e par Philmotion

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EXPERT DU MOIS

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François RIBAC
đŸŽŒ Compositeur de thĂ©Ăątre musical et maĂźtre de confĂ©rences Ă  l’UniversitĂ© de Dijon
1
Par quels ressorts l’art peut-il modifier un point de vue ?

 

À cette question passionnante on doit rĂ©pondre oui et non.

Oui, des productions artistiques peuvent avoir un certain pouvoir sur des collectifs et/ou des individus et changer leur vie et leurs conceptions. On sait par exemple que les descriptions du martyr de Saint-François d’Assise (1181 ou 82 1226) ont fortement Ă©tĂ© influencĂ©es par les peintures. C’est aprĂšs que les peintres aient montrĂ© le saint transpercĂ© et ensanglantĂ© que les rĂ©cits ont commencĂ© Ă  reprendre Ă  leur compte ce point et Ă  dĂ©crire de façon dĂ©taillĂ©e les stigmates de Saint François.
Autrement dit, la peinture a directement influencĂ© la thĂ©ologie et les reprĂ©sentations populaires de cette figure. Dans un autre ordre d’idĂ©es et pour Ă©voquer l’époque contemporaine, on sait qu’un nombre considĂ©rable de personnes (Ă  commencer par l’auteur de ces lignes) ont voulu jouer de la musique, fonder des groupes, se vĂȘtir d’une certaine façon, acquĂ©rir telle ou telle guitare,  aprĂšs la dĂ©couverte des Beatles ou d’autres formations. Il y a donc bien une sorte d’effet de prescription d’artistes sur des personnes et des groupes sociaux.

Pour que les Ɠuvres aient un pouvoir sur nous, il faut que nous soyons consentants !

Cependant, on aurait nĂ©anmoins tort de penser qu’à la condition d’utiliser certains procĂ©dĂ©s (ce que l’idĂ©e des ressorts dans votre question suggĂšre) l’art serait toujours capable d’influencer le public. Prenons un premier exemple. Si j’assiste Ă  un film avec des ami.e.s et que nous en discutons Ă  l’issue de la projection, chacun.e d’entre nous n’évoquera pas nĂ©cessairement les mĂȘmes scĂšnes comme les moments forts du film et mĂȘme si nous nous accordons sur sa qualitĂ©. Il est mĂȘme possible que nos descriptions d’une mĂȘme scĂšne diffĂšrent considĂ©rablement.
De plus, les rapports que les sociĂ©tĂ©s et/ou les individus entretiennent avec des Ɠuvres sont trĂšs changeants.  Il nous arrive Ă  toutes et Ă  tous de rĂ©pudier des choses que nous adorions, de ne pas comprendre pourquoi nous n’avons pas aimĂ© tel disque etc. Ces variations du goĂ»t sont frĂ©quentes et sont le propre de l’émotion esthĂ©tique : rien n’est jamais donnĂ© et tout peut changer.
Enfin, et ce point est aussi d’importance, mĂȘme quand l’émotion artistique nous submerge, nous savons que ce que nous Ă©coutons, regardons est une fiction et nous dĂ©cryptons parfaitement les vocabulaires et les conventions qui soutiennent le rĂ©cit. Comme l’a montrĂ© le sociologue
Erving Gofmann, personne ne demande que l’on appelle une ambulance lorsque Hamlet meurt sur une scĂšne et mĂȘme si nous sommes Ă©mu.e.s aux larmes par son agonie, nous savons que c’est un acteur qui incarne le rĂŽle. Mieux, nous apprĂ©cions la façon dont il nous fait croire qu’il meurt. Les spectateurs/trices vivent donc la mort d’Hamlet dans plusieurs dimensions et passent aisĂ©ment sans cesse de l’une Ă  l’autre.

Ces diffĂ©rents exemples montrent donc que la rĂ©flexivitĂ© des spectateurs/trices est un facteur fondamental. Pour que les Ɠuvres aient un pouvoir sur nous, il faut que nous soyons consentants ! Il n’y a donc pas vĂ©ritablement de ressorts capables de nous manipuler ou de nous influencer. Si une Ɠuvre est effectivement perçue par le public par l’intermĂ©diaire des mĂȘmes conventions et des mĂȘmes dispositifs techniques, l’expĂ©rience, elle, n’est jamais identique et varie souvent.

 

2
Comment utiliser l’art pour sensibiliser à une cause ?

 

Si l’on prend au sĂ©rieux ce que j’ai Ă©voquĂ© dans ma rĂ©ponse prĂ©cĂ©dente, il ressort (ah revoilĂ  le ressort !) que les artistes qui s’engagent pour des causes et/ou crĂ©ent des Ɠuvres destinĂ©es Ă  expliquer des problĂšmes et guider le public n’ont pas la garantie que leurs objectifs seront atteints. Mais, cela ne signifie pas que leurs productions ne puissent pas contribuer utilement Ă  des causes.
Les vocabulaires, les langages artistiques nous font apprĂ©cier des ĂȘtres, des situations, des interactions, d’une façon spĂ©cifique et nous font ainsi “comprendre” des choses mieux, ou au moins diffĂ©remment, que ne le ferait une argumentation. VoilĂ  la spĂ©cificitĂ© des arts, et en particulier des arts de la scĂšne et de la musique, ils parlent avec des corps, avec des mouvements, avec des flux sonores qui nous racontent les choses d’une certaine maniĂšre. Ils performent (au sens de corps et d’expressions en mouvement) des façons d’agir et de vivre. C’est dans ce cadre que l’art peut rendre les choses sensibles.

3
L’art s’est-il emparĂ© des causes environnementales ?

 

Oui bien sĂ»r et comme l’ont montrĂ© les travaux historiques de Serge Audier, cette mobilisation des artistes est bien antĂ©rieure Ă  notre Ă©poque. On oublie trop souvent que les pollutions, la dĂ©forestation et la destruction des milieux ont commencĂ© bien avant le 20e siĂšcle. On peut sans doute les dater de la colonisation de l’AmĂ©rique du Sud Ă  la fin du 15e siĂšcle (transformĂ©e en vaste zone de plantations oĂč l’on dĂ©portait des esclaves). Lorsque les dĂ©prĂ©dations environnementales se sont dĂ©veloppĂ©es en Europe avec l’essor de l’industrialisation et le recours massif au charbon, des artistes et des intellectuel.l.e.s ont Ă©voquĂ© avec leurs langages ces pĂ©rils pour les humains et les autres ĂȘtres vivants. Si l’on pense au 19 siĂšcle, on peut par exemple Ă©voquer Germinal (publiĂ© en 1885) de Zola ou les toiles de JMW Turner qui dĂ©crivent le smog londonien. On notera au passage que ces deux exemples prĂȘtent au moins autant attention aux humains qu’à la nature.

                Si l’on en revient Ă  l’époque contemporaine et Ă  mon domaine d‘action artistique et de recherche, la musique, on ne compte plus les chansons, albums, festivals qui ont attirĂ© l’attention du public sur le rĂ©chauffement climatique, les dangers de l’industrie nuclĂ©aire, la dĂ©forestation et la lutte des peuples forestiers en l’Amazonie etc. On peut aussi citer l’exposition de 2016 Le Grand Orchestre des Animaux oĂč le musicien et bioacousticien Bernie Krause nous a fait entendre la musique du monde animal et s’est efforcĂ© de montrer que la musique avait Ă©tĂ© enseignĂ©e aux humains par les animaux. Cette exposition a d’abord rappelĂ© que le monde est aussi sonore et, ensuite, que l’on pouvait prendre conscience de l’extinction des espĂšces par le biais d’une expĂ©rience sensorielle et non pas seulement par des discours apocalyptiques.

Cependant, ce qui me semble aujourd’hui manifeste c’est que l’idĂ©e d’alerter sur les dĂ©fis Ă©cologiques, de conscientiser le public, de responsabiliser les individus est devenue un peu contre-productive. La figure de Greta Thunberg, des mouvements comme Youth Climate ou Extinction Rebellion, les manifestations monstres pour le climat qui se sont dĂ©roulĂ©es dans le monde entier avant la pandĂ©mie de Covid 19, attestent d’un changement de paradigme. Les populations sont dĂ©sormais directement affectĂ©es par les Ă©pisodes climatiques extrĂȘmes et la chute de la biodiversitĂ©, et elles savent parfaitement ce qui est en train de se passer. PlutĂŽt que de les alerter, ce qui est aujourd’hui capital est que les gouvernements et les institutions internationales agissent vĂ©ritablement pour la prĂ©servation du climat et des espĂšces vivantes et protĂšgent ceux et celles qui en subissent les consĂ©quences. Insister principalement sur la responsabilitĂ© des individus et sur l’éducation Ă  l’environnement revient d’une certaine maniĂšre Ă  exonĂ©rer les principaux responsables : les firmes transnationales, les GAFAM, les banques qui financent les industries fossiles, l’inertie des institutions. Le problĂšme numĂ©ro un n’est plus de rendre la sociĂ©tĂ© consciente mais que les rĂ©ponses soient Ă  la hauteur des enjeux.

Partant de ce constat, dans le cadre du projet ASMA (Arts de la ScĂšne et Musique dans l’AnthropocĂšne) nous avons proposĂ© Ă  diffĂ©rents collectifs dijonnais -Ă©tudiant.e.s et patient.es d’un centre d’art thĂ©rapie liĂ© au CHU – et Ă  des artistes d’utiliser les vocabulaires de la scĂšne et de la musique pour imaginer et reprĂ©senter leur propre futur aprĂšs 20 ans de rĂ©chauffement climatique.
L’art n’a donc pas Ă©tĂ© utilisĂ© pour conscientiser et expliquer de façon abstraite les enjeux environnementaux mais pour expĂ©rimenter et reprĂ©senter ce qui Ă©tait possible dans un territoire donnĂ©. Le projet est prĂ©sent
ICI.

 

4
L’art se soucie-t-il de son impact environnemental ? Des initiatives se sont-elles mises en place pour y rĂ©flĂ©chir ?

 

Le changement de paradigme que je viens d’évoquer est palpable dans le monde musical.
RĂ©cemment, la plupart des composantes de l’industrie musicale anglophone -organisateurs de tournĂ©es et de festivals, petits et gros labels de disques, artistes, agences de communication, producteurs de clips etc.- ont fondĂ©
Music Declares Emergency. Ce mouvement n’affirme pas seulement que le monde musical doit alerter sur le rĂ©chauffement climatique mais aussi -et c’est lĂ  une transformation notable- que la production musicale, les tournĂ©es, le streaming produisent eux aussi des gaz Ă  effet de serre et contribuent aux dĂ©sastres actuels.
Prenant acte de ce point,  le groupe Coldplay a ainsi cessé de tourner tandis que Massive Attack a demandé au
Tyndall Centre for Climate Change Research de chiffrer le bilan carbone de ses tournĂ©es mondiales et d’imaginer des solutions alternatives.
On est donc loin de l’approche de type “
dĂ©veloppement durable” mise en Ɠuvre depuis des annĂ©es dans les festivals et certaines salles de rock. Music Declares Emergency ne fait pas porter la responsabilitĂ© de la crise environnementale sur les seul.e.s consommateurs/trices de musique mais se tourne vers les infrastructures crĂ©es et gĂ©rĂ©es par le monde professionnel.
Si d’aventure cette “prise de conscience” prend Ă©galement en compte les formes spĂ©cifiques d’obsolescence programmĂ©e que l’on trouve dans le monde artistique -Ă  savoir la course continuelle Ă  la nouveautĂ©- alors nul doute que la musique pourrait devenir un acteur essentiel du combat pour prĂ©server le vivant et ceux et celles qui sont les plus impactĂ©.e.s par les injustices environnementales.
Dans une telle perspective, le monde musical ne serait plus considĂ©rĂ© comme une sorte d’avant-garde qui guide des brebis Ă©garĂ©es mais deviendrait pleinement un des acteurs de la transformation Ă©cologique de nos sociĂ©tĂ©s.

 

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Bibliographie...

La Fabrique de la programmation culturelle

s

Catherine Dutheil-Pessin et François Ribac

La Dispute, 2017

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