Vincent Mignerot
Interview de Vincent Mignerot

Président - fondateur du "Comité Adrastia", dont l'objectif est "d’anticiper et préparer le déclin de la civilisation thermo-industrielle de façon honnête, responsable et digne", Vincent Mignerot est écrivain et chercheur indépendant en sciences humaines, il s’intéresse notamment au risque d'effondrement de la civilisation thermo-industrielle. Il a répondu à nos questions.

Partager sur

1/ Depuis quelques temps, on entend parler d’effondrement : de quoi parle-t-on ? Pourquoi employer ce terme « effondrement » plutôt que « catastrophe » ou « crise écologique » ?

Une catastrophe est un évènement isolé, qui ne touche pas nécessairement l’ensemble de la société. Ce à quoi nous nous confrontons aujourd’hui est global et se jouera sur une durée plus longue qu’une catastrophe. La situation n’a par ailleurs rien d’une « crise écologique » : nous avons à ce point impacté la biosphère que nous pouvons considérer qu’il n’y aura pas de retour à la normale.

Le terme « effondrement » est toutefois réducteur et ne témoigne pas de la complexité des processus en jeu. Nos sociétés vont se confronter à un environnement de plus en plus instable à cause du réchauffement climatique et de ses effets, en même temps que les moyens pour régler nos problèmes vont se réduire à cause de la fin des ressources, en particulier énergétiques. Selon les modèles sur lesquels les spécialistes s’appuient, ces facteurs perturbateurs du fonctionnement de nos sociétés vont les contraindre à réduire leur complexité, à réduire progressivement leur capacité à satisfaire les besoins élémentaires du plus grand nombre, alimentation, sécurité, santé. L’enjeu est de maintenir malgré tout nos sociétés fonctionnelles afin que leur déstabilisation n’entraîne pas l’apparition de facteurs aggravants : augmentation de la coercition et de la violence, l’une et l’autre pouvant s’autoalimenter dans un mouvement parfaitement toxique.

 

2/ Sur quelles données s’appuie-t-on ?

La littérature sur le sujet est riche. Le Rapport Meadows (en français Les limites à la croissance) est un précieux support de réflexion. Ce rapport fait le point en 1972 sur les potentialités de soutenabilité de nos sociétés en fonction des stratégies économiques adoptées. Le scénario correspondant au « Business As Usual » envisage une rupture économique et démographique après 2030. Certains économistes, tels Gaël Giraud, de l’Agence Française de Développement, considèrent que le Rapport Meadows est le meilleur modèle économique à ce jour… peut-être parce qu’il n’a pas été élaboré par des économistes.

Une étude de 2014, co-financée par la NASA estime quant à elle qu’une distribution trop inégalitaire des ressources peut être un facteur d’effondrement (modèle « HANDY » pour Human and nature dynamics).

Le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) est également un organisme dont les rapports sont à considérer pour estimer des perspectives pour l’avenir. Cependant, les mesures sur le climat montrent que les comptes rendus des scientifiques se sont avérés trop conservateurs, trop prudents. Il est clair que nous suivons actuellement le pire scénario du GIEC, celui qui mène à un réchauffement de 3 à 5 degrés à la fin du siècle si la fin des hydrocarbures ne freine pas nos émissions de CO2. Les canicules et évènements climatiques destructeurs que nous observons déjà ne sont qu’un avant-goût de l’évolution de plus en plus chaotique du climat pour les décennies à venir.

Quelques auteurs ont comparé la période contemporaine avec les évènements traversés par les civilisations passées. l'histoire montre par exemple que l'Egypte, à la fin de l'âge du bronze a su réformer ses modèles agricoles afin d'amortir les effets d'une période de climat chaud et sec, qui a pu participer à causer l'effondrement plus rapide d'autres civilisations à la même époque. Nous avons entendu le premier ministre Édouard Philippe évoquer le livre Effondrement, de Jared Diamond. Il fait partie des références, même si certaines analyses ont été remises en cause depuis sa parution.

L’ouvrage L'effondrement des sociétés complexe, de Joseph Tainter est essentiel pour comprendre comment la complexité, en tant que telle, est toxique à terme pour les sociétés et les civilisations.

Je recommande un livre qui parcourt l’histoire de l’humanité sur plusieurs centaines de milliers d’années : Cataclysmes, de Laurent Testot. On y lit notamment que les questions de destruction environnementale, de gestion des ressources, de complexité sont très anciennes et ne concernent pas seulement les civilisations récentes, mais aussi des populations plus petites de chasseurs-cueilleurs.

L’ouvrage Comment tout peut s’effondrer, de Pablo Servigne et Raphaël Stevens propose un état des lieux de la littérature sur le sujet.

 

3/ Selon vous, ce phénomène est-il déjà en cours ? À venir ? Inéluctable ? Salvateur ?

La situation que nous vivons doit être qualifiée de processus. Consommer des ressources et produire des déchets dans un monde fini, cela génère un temps de la croissance, mais cette croissance ne peut pas être éternelle et un déclin est inévitable. Je ne crois pas que ce déclin puisse être « salvateur » pour nous, mais la réduction de notre emprise sur l’environnement réduira sa destruction. L'avenir dépend des décisions prises dès aujourd'hui.

 

4/ Comment rester positif face à cet avenir possible que nous avons des difficultés à envisager ?

À titre personnel, je promeus la confrontation au réel, par l’expérience pratique (travailler de ses mains, s’habituer à moins de confort…), tout autant que la déconstruction de nos illusions. Je ne tiens pas vraiment au slogan "rester positif", qui peut motiver au statu quo consumériste si on ne précise pas ce qui sera positif pour demain, c'est à dire une adaptation ambitieuse à l'évolution du climat et à la restriction des approvisionnements en énergie et ressources.

Attention également à l’idée du « changement de récit ». Contrairement à ce que l’on croit parfois, ce ne sont pas les récits qui changent le monde. Il faut que le monde soit tant soit peu compatible avec ce que nous nous racontons pour que les récits soient pertinents et nous aident à nous adapter. En particulier, les récits qui disent qu’il est possible de « protéger l’environnement » ne se basent sur aucune donnée scientifique, sur aucune expérience validée, et nous font adopter des comportements contre-productifs, qui aggravent finalement la situation. Les économistes constatent par exemple que jusqu'à présent les consommations dites "vertes" ont été la plupart du temps compensées par une augmentation de la consommation des mêmes produits "verts". De la même façon, les ampoules basse consommation, qui allègent la facture d'électricité, permettent de dépenser ce qui a été économisé pour consommer d'autres produits. L'ensemble ne réduit finalement pas l'impact écologique. Ce phénomène s'appelle "l'effet rebond".

La question se pose également de savoir quelles stratégies nous allons mettre en œuvre, et il nous faut favoriser la coopération. Mais l’entraide, indispensable, n'est pas une fin en soi, l'humanité a parfois mis en oeuvre des stratégies de solidarité parfaitement destructrices et néfastes (guerres, conquêtes, capitalisme, gouvernances mafieuses... nécessitent l'entraide). La coopération est une stratégie mais ne définit pas de perspective par elle-même, elle peut être utilisée pour faire le bien autant que le mal. Il est donc nécessaire, avant tout, d’élaborer un projet de société concret porté par des valeurs, qui intègre les générations futures en prenant garde d'éviter les actions d'aujourd'hui qui continueraient à impacter le long terme. Il est notamment impossible à la fois de conserver un niveau de vie élevé et de laisser à nos enfants un monde aussi confortable que le nôtre. Le projet de société que nous devons écrire doit intégrer des arbitrages délicats entre la conservation – ou non – de nos avantages acquis, et la préservation de ceux éventuels de nos descendants.

 

5/ Un conseil aux Parisien-ne-s ?

De nombreuses pistes de travail et de réforme se proposent à nous, qui sont à investir à tous les niveaux de la société. Il est intéressant notamment d'engager une réflexion sur la gestion en commun des ressources afin de mieux maîtriser leur usage et d'éviter de les gaspiller. Les outils et les services de demain devront également être adaptés à un monde moins complexe : les "Low Tech" favoriseront la soutenabilité de nos sociétés. Certaines préconisations de Rob Hopkins, initiateur du mouvement des villes en transition sont à mettre en oeuvre : transports doux, production alimentaire relocalisée, dans l'ensemble une citée moins dépendante à l'énergie, quel que soit son mode production.

Dans tous les cas, au-delà des récits de l'entraide, insuffisants à eux seuls pour garantir des comportements vertueux, peut-être pouvons-nous investir certaines valeurs qui pourraient accompagner le projet de société que nous devons écrire :  tempérance et courage par exemple, mais en particulier une valeur oubliée par nos sociétés, la vergogne. La vergogne est la crainte d’une honte future. Comportons-nous en pensant au regard que nos enfants auront demain sur nos actes d’aujourd’hui.

Le sujet vous intéresse : une conférence de Arthur KELLER se déroule le jeudi 21 novembre à la Maison des Acteurs du Paris durable voir ici

Pour aller plus loin :

Mignerot V. Transition 2017 : Réformer l’écologie pour nous adapter à la réalité, Éditions SoLo, 2017

Comité Adrastia : association fondée par Vincent Mignerot pour comprendre et anticiper le risque d'effondrement de civilisation.

Écrit par

Chargé en mobilisation & animation de réseau (web)